Manuelle Campos

Manuelle Campos est auteure musicienne.

Anime des ateliers de musique et d’écriture (Maison Louis Guilloux à Saint-Brieuc, ateliers éphémères dans les bibliothèques et cafés-librairies…)

A créé des musiques de théâtres, des installations sonores. Aujourd’hui, se consacre essentiellement à l’écriture. Elle dit ses textes au cours de lectures musicales, accompagnée de Nathalie Le Gaouyat, violiste.

BIBLIOGRAPHIE :

Le son sur l’épaule

Trois entretiens avec Léo de V.

Éditions Gros Textes

https://sites.google.com/site/grostextes/

Nos îles, perdues jusqu’à demain

Éditions du Chameau

http://editionsduchameau.free.fr/

Territoire des tâtonnements

Éditions La Renverse

Monsieur Madame, livre d’artiste : poèmes sur des gravures d’Erik Saignes

DISCOGRAPHIE :

Livres disques : Le voyage de Fafa, Prairies, Chats nomades, L’enfant de la mer (épuisé… pas l’enfant, mais le CD !) chez Le Chant du Monde – Harmonia Mundi

LIENS CHANSONS :

HISTOIRE D’UN PETIT ESPAGNOL

Aujourd’hui, il a 95 ans. Il continue de faire sa balade tous les jours, avec son œil bleu pointé sur tout ce qui bouge, toujours gourmand de la vie, malgré la désespérance qui, parfois, remonte du fond de l’eau comme une épave soudain libérée de la vase. J’ai voulu lui rendre hommage.

https://www.youtube.com/watch?v=YDrjKZyrHJ8

ENTRE LA VAGUE ET LE NUAGE

Fukushima. Ne rien écrire, et se taire. Mais quelques semaines plus tard, je joue cet arpège répétitif, sur deux accords. En même temps que la mélodie arrivent les mots : « En attendant la nuit descend / la nuit et ses troublants instants / la nuit qui nous revient de loin / du fond d’un domaine incertain ». Je ne sais pas encore que je parle de Fukushima.

https://www.youtube.com/watch?v=m7DhdD7ioAc

AVEU (paroles Jean Pierre Nedelec, musique Manuelle Campos)

Je lis « Partir c’est crevir un pneu » de Jean Pierre Nedelec (éditions Gros Textes). Je suis souvent partie, en bateau, en vélo, et j’ai souvent « crevi » un pneu, dérapé d’un mouillage, tout ce qui peut arriver quand on part. Connivence donc. J’ai pioché ça et là dans le texte, me suis baladée entre guitare et accordéon avant de trouver la musique.

(paroles Jean Pierre Nedelec, musique Manuelle Campos)

https://www.youtube.com/watch?v=K0FH2p5KS70

EXTRAITS DE TEXTES :

Dans LE SON SUR L’ÉPAULE

(Editions Gros Textes)

Madame est musicienne ?

[…]

Vous voilà seule, avec le tic tac, la rue vide derrière la vitre sur laquelle sont collées les photos d’une quelconque équipe de football.

Vous feuilletez le dernier Ouest-France. Vous survolez les titres et les photos, le nom des cantons, à la recherche d’un événement, d’une tête connue, d’une décision venant de « là-haut » qui va radicalement changer la vie. Enfin, vous croyez faire cela. Mais ce qui vous plait, en vérité, c’est le bruit du papier journal, et la sensation d’être, un instant, de quelque part. Moi aussi j’ai ma page, la page qui m’intéresse. Un petit bout du grand ouest porte le nom de la commune où sont ma maison, mon cinéma, mes faits divers, mes obsèques, mes héros de la dernière guerre, mon cours de la coquille Saint Jacques, ma suppression de classe, mon vide-grenier. On fait avec le journal comme avec ces livres pour enfants que l’on doit feuilleter très vite pour qu’apparaisse une sorte de dessin animé. La vie, à travers les pages du journal, est un feuilleton bien ficelé, tout contenu à l’intérieur de repères quotidiennement entretenus et restitués dans un agencement immuable. Mais parfois le rythme doux de la lecture bute sur un mot qui vous saute à l’âme, faisant pour une raison obscure resurgir des souvenirs d’une vie ailleurs, vous rappelant à l’ordre, brisant l’illusion d’une appartenance géographique circonscrite. Mais vous ne vous laissez pas faire ; la page qui m’intéresse vous séduit à nouveau. Le fest-noz de l’amicale laïque côtoie le petit crime banal – sauf qu’il met en scène un bassin de décantation ostréicole, ce qui n’arriverait pas dans n’importe quel journal régional, le prix du porc, avec l’image de ces pauvres bêtes entre leurs barreaux, précède l’annonce de la kermesse de l’école Sainte- Élisabeth.

Et puis, un jour, alors que vous ne souhaitez que l’effacement de l’anonymat et de la répétition, un événement se produit. Ce jour là, vous avez décidé de recopier sur du papier à musique un thème inventé hier et griffonné dans un cahier de brouillon dont les lignes pâles ont fait office de portée. Et voilà que la patronne reste debout à côté de vous, bien que le café au lait soit sur la table. Voilà qu’elle fredonne votre mélodie. Maintenant, elle vous parle : « Madame est musicienne ? », et qu’elle-même compte changer d’orgue, car elle a fait le tour du sien mais ce sera quand elle aura vendu le bistrot…

La preuve

« C’est une Sœur ?

– Elle a des boucles d’oreille. »

Je tire et pousse le soufflet de l’accordéon à m’en déchirer les épaules, tête baissée, menton collé au boîtier de plastique mouillé de sueur. Il fait terriblement chaud. Je tiens mon pied droit fortement appuyé contre une des roues arrière d’un fauteuil. Il n’empêche : de son pied valide, la résidente ne cesse de pousser le sol. Pense-t-elle pouvoir l’envoyer rouler au loin comme un ballon, emportant avec lui les meubles et les gens, les sons – elle se bouche parfois les oreilles – cette humanité collective imposée, ou tirer sa révérence, se glisser en arrière toute, pas vue pas prise, s’extraire, retourner dans la maison cossue, près du mari notaire (quel beau couple c’était paraît-il) ? Le sol reste à sa place, et derrière elle, tout un tas d’obstacles lui interdisent la fuite. Je l’ai toujours connue ainsi ; son pied n’a jamais renoncé, c’est devenu comme qui dirait un tic. Pour l’heure, mon propre pied travaille à me protéger du poids de son fauteuil plus le corps pesant bien ses soixante quinze kilos.

Ici, la frontière entre l’anodin et l’exceptionnel est presque indécelable. Des plaintes grimpent des pentes insupportables et, sans crier gare, culbutent, roulent en rires saccadés, coupés soudain par une vision, une question, une absence, nul ne sait. Les colères fusent mais restent en suspens sur des lèvres qui poursuivent déjà d’autres chimères. On chante, on s’embrasse à pleine salive, on se tient par la main, les yeux dans les yeux.

« Madame Le Cloarec, voulez-vous danser ? »

Yvonne se lance dans la reconquête de la verticalité, procédant par étapes, reprenant force à chacune d’elle, poignée d’un déambulateur, bord de la table, épaule de la voisine, jette enfin ses bras autour des hanches de la jeune femme comme le navire en perdition lance l’ancre de miséricorde. Les voilà parties dans le tourbillon de la danse, l’une oscillant à pas minuscules, agrippée à la blouse blanche, un sourire extatique, malgré l’effort, sur ses lèvres transparentes, l’autre, attentive au vertige qui pourrait advenir.

Le cidre coule dans les verres, les crêpes tombent dans les assiettes avec un bruit de claque amicale…

Dans TROIS ENTRETIENS AVEC LÉO de V.

(Editions Gros Textes ; collection Les tilleuls du square)

Plusieurs années durant, j’animai, dans un centre de gérontologie, des ateliers d’expression chantée en direction des résidents. C’est là que je rencontrai Léo de V.

Journaliste dans la haute couture, il avait connu Yves Klein, Mistinguett, les fêtes de l’école des Beaux-arts d’avant-guerre.

Nous parlions souvent ensemble et quand je découvris son antisémitisme, son adoration pour le IIIe Reich, je crus avec beaucoup de naïveté que son témoignage m’aiderait à comprendre.

Léo de V. se tenait toujours au fond de la salle. Il exprimait ainsi sa différence : de V. était l’un, le groupe était l’autre. Il ne chantait jamais. Il souriait et cela voulait dire : « comme je connais tout cela ! », parfois aussi : « comme cette chanson est stupide ! ».

Il observait les résidents d’un regard circulaire, cinglant, sans se départir de ce vague et cruel sourire. A la fin de la séance, il nous quittait, tel l’ambassadeur d’un royaume dont lui seul possédait les clés, poussant son déambulateur avec dédain, comme il aurait encouragé de la main un esclave docile.

J’ai décidé de ne pas encombrer ce texte de guillemets (seuls quelques-uns subsistent, qui n’entrent pas directement dans notre dialogue) ; ils auraient joué le rôle de l’eau dans laquelle Ponce Pilate se lave les mains.

Dans un même souci, j’ai renoncé à changer de police d’écriture lorsque j’évoque mes propres réflexions. Le témoignage donné ici n’a d’intérêt que parce qu’il est entremêlement de deux pensées inconciliables.

La parole de Léo de V. n’aura vécu que de ma complaisance. Il est trop tard pour camper sur mes positions, trop tard pour revendiquer la moindre différence ; la modernité a accueilli en son sein l’extermination systématique d’un peuple, avec sa cohorte de tortures et d’humiliations jubilatoires, il est trop tard pour être d’un quelconque bon côté, trop tard pour la vérité. Les livres qui parlent de la vérité doivent se visiter comme les épaves d’un monde qui n’est plus, où l’illusion et l’idée s’encouragent mutuellement. Ils sont, comme les épaves, ce qui nous reste de l’enfance.

Dans NOS ÎLES, PERDUES JUSQU’Á DEMAIN

(Editions du Chameau)

Miction

Accroupie,

Loin du chemin.

Chuchotement du jet,

Feuille de chêne

Sous la flaque fumante

L’eau de l’intérieur est bavarde.

A petits soupirs répétitifs,

Elle susurre à l’oreille

Un vieux rêve :

Accouplement du fleuve et de l’espace

Vapeur que je respire.

Espoir :

Y rencontrer ma jumelle inverse

Reins vessie chemins mous

Chair à moi

Chair de nuit totale

D’où fuite l’eau qui sent le berceau

La pomme de terre crue le vinaigre

La mie de pain

La feuille émerge de la flaque bue,

Perd son éclat et la précision de ses contours

La forêt craque de partout

Il faudrait rester là se perdre dans le jour

Comme la pisse dans l’humus

Suivre sans fin le contour de la feuille

Suivre sans fin le contour de tout nuage

De toute canopée

Toute cannelure, la longer du bout de l’ongle

Accroupie

Loin du chemin

Respirer l’air toutes bouches ouvertes

Avec ce petit froid sur la peau nue

Comme un fou-rire

Un secret humé

En foui

Voici les 2 résultats